mercredi 3 août 2011

Il est un air.....

paintings of janmot louis le poeme de l ame 13 rayons de soleil by Anne Francois Louis Janmot
JANMOT LOUIS LE POEME DE L AME 13 RAYONS DE SOLEIL


Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets !

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit...
C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

Gérard de Nerval - Odelettes - 1834

Pierre Jamet à Douarnenez

Belle-île en mer 1930-1960
du 19 juillet 2011 au 27 août 2011
Port-musée
29100 Douarnenez (Finistère) Douarnenez
Tél : 02 98 92 65 20
http://www.port-musee.org


Photographies noir et blanc de Pierre Jamet

Des portraits de marins, scènes de vacances ou de la vie quotidienne jalonnent cette exposition de photographies de Pierre Jamet au parfum nostalgique des années 30 à 60.

Pierre Jamet, artiste atypique passionné de photographie et de musique, a livré de magnifiques photographies de Belle Île et ses habitants. L’exposition présente ici un choix de 40 clichés pris entre 1930 et 1960 qui nous plongent dans des temps révolus d’où rejaillissent de lumineux portraits d’hommes et de femmes, scènes de la vie quotidienne, vacances joyeuses ou paysages gorgés de soleil. Les images de Pierre Jamet sont toutes portées par l’émotion et l’amour qu’il éprouvait pour cette île.
Son travail iconographique aboutit sur un ensemble à caractère documentaire et aux qualités esthétiques remarquables.
Ces photographies entre « rêves et réalités » illustrent également la transition opérée par une Bretagne littorale qui découvre une mer, non plus uniquement nourricière, mais aussi source de plaisirs balnéaires.










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Pierre Jamet, Belle-île en mer 1930-1960 aux éditions Hengoun 2009.
Pierre Jamet, Belle-île en mer 1930-1960 aux éditions Hengoun 2009- préface de François Maspero.

"La musique et la photographie : deux passions qui ont animé Pierre Jamet tout au long de sa vie. C’est dans la mouvance des grands photographes humanistes de son temps qu’il a saisi, durant trente années, les scènes de la vie quotidienne à Belle-Ile.
Par l’intermédiaire de ses photographies, Pierre Jamet nous transmet, outre un témoignage indispensable à l’histoire belliloise, le parfum d’une époque où rêves et réalités se mêlaient avec bonheur et simplicité."
Note de l'éditeur

Visages de la Renaissance

Gesichter der Renaissance - Visages de la Renaissance

Du 25 août au 20 novembre 2011
Bode-Museum,

Museumsinsel - Berlin
www.smb.museum

Sandro Botticelli, Profil d’une jeune femme, vers 1476


Cette exposition est l’un des temps forts de l’année culturelle en Allemagne. Elaborée avec le Metropolitan Museum of Art de New York, elle retrace l’histoire du portrait durant la Renaissance italienne à Florence, Venise et en Italie du Nord.

Plus de 150 chefs- d’œuvre, dont des Sandro Botticelli, Andrea Mantegna, Antonello da Messina, Gentile Bellini, Pisanello, en provenance du Met et des autres grands musées du monde, sont exposés sur l’île des musée de Berlin.

La Gemäldegalerie et le Metropolitan Museum of Art de New York ont ​​entrepris un projet phare retraçant l'évolution du portrait italien du XVe siècle.

Dans le portrait, parfois le motif principal est simplement de conserver une ressemblance, un disque ou la mémoire des traits saillants d'un individu.
D'autres fois le rang social, l'état matrimonial ou les relations dynastiques ou générationnelles sont suggérées par l'adhésion à une convention, le type de robe, ou l'inclusion de divers emblèmes ou des attributs.
Le portrait italien évolue dans l'ombre des modèles classiques, mais il n'en est pas moins conscient de l'innovation et du naturalisme puissant des grands peintres des Pays-Bas.
Il est influencé par les débats humanistes sur l'individu, mais aussi par un sens aigu de la hiérarchie sociale et par une poétique de la beauté qui souvent transforme les portraits des femmes en une ressemblance idéalisée de la personne.
L'exploration du développement du portrait individuel signifie donc faire face à une histoire complexe, le caractère de ce qui change selon l'endroit où l'on est et où.

Le spectacle dans cette exposition mettra l'accent sur ​​l'histoire complexe du portrait de Florence de Donatello et Masaccio jusqu'au Verrocchio et de Botticelli, il étudiera le portrait de cour du nord de l'Italie, de Pisanello à Mantegna et Francesco Laurana ainsi que le développement du portrait à Venise à partir Giambono d'Antonello de Messine, de Bellini et  Lombardi.
Les études actuelles ont considérablement augmenté notre sensibilité aux des facteurs sociaux et culturels que les normes ont formés et façonnés pour atteindre les types formels et typologiques des portraits de la Renaissance.
Mais précisément parce que ces facteurs varient de région en région et dans le temps, l'exposition évite d'imposer des catégories typologiques sur ce qui semble être un échange fascinant riche d'idées.
Au lieu de cela, elle cherche à élucider les fils de ces récits à Florence, Venise et les cours du nord de l'Italie à travers une série de juxtapositions en impliquant peintures, sculptures, médailles et dessins.
En d'autres termes, cette exposition vise à fournir un lieu et une occasion pour des travaux de définition du portrait du XVe siècle  avec tous les accents régionaux, mais tout en reconnaissant les aspects spécifiques culturels.




Le bâtiment baroque du Bode Museum, quatrième musée construit sur l’Ile aux musées de Berlin - sur la Spree - a été achevé en 1904. Il a été dessiné par l’architecte de cour Ernst von Ihne à l’époque de l’empereur Guillaume II. Conçu pour être un musée d’art de la Renaissance, il a reçu en 1956 le nom de son premier directeur, Wilhelm von Bode (1845-1929).


Rouvert au public en octobre 2006, le musée a réuni la collection de sculptures et celle d’art byzantin. Les trésors du musée comprennent la collection de sculptures, avec des œuvres d’art du Moyen âge jusqu’au 18ème siècle.

 
Les salles du Bode-Museum dédiées à la Renaissance italienne sont d’un intérêt tout particulier avec des poteries vernissées de Luca Della Robbia et d’autres chefs d’œuvre de Donatello, de Desiderio da Settignano ainsi que les œuvres de l’Ecole allemande gothique tardive.


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NB: L’oeuvre de Léonard de Vinci, « La Dame à l’Hermine » ne sera présente que jusqu’au 31 octobre 2011 !

Le romantisme de Willem Haenraets

 

Willem Haenraets est né en octobre 1940 à Rotterdam.  Willem n'avait que 16 ans quand il a commencé sa formation à l'académie de Maastricht, puis à l'Académie des Beaux-Arts d'Anvers. Le travail de Willem fait dans les couleurs douces, poudrées, voilées - un monde très romantique .































Un regard de Otto Wols....

Otto Wols - Portrait de Nina Engel, 1932
Otto Wols - Portrait de Nina Engel, 1932 (via)


Wols, de son vrai nom Alfred Otto Wolfgang Schulze, est un artiste plasticien allemand, né le 27 mai 1913 à Berlin, mort en septembre 1951 à Paris. Son nom d'artiste et acronyme est formé des initiales Wolfgang Schulze.
Photographe, graveur, peintre et graphiste, proche du surréalisme, Wols est considéré comme un pionnier de l'abstraction lyrique européenne et un représentant important du tachisme et de l'Art informel en Europe. Il a vécu en France après avoir fui le régime hitlérien.

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Alfred Otto Wolfgang Schulze, ou Otto Wols, est né le 27 mai 1913 à Berlin. En 1930, Alfred Otto Wolfgang quitte l'école et reçoit un enseignement privé.
Le 14 juillet 1932 Alfred Otto Wolfgang voyage à Paris, où il rencontre Hans Arp, Alexander Calder, Alberto Giacometti et beaucoup d'autres personnalités de la scène parisienne du théâtre, de la littérature et des beaux-arts. Otto Wols décide de quitter définitivement l’Allemagne pour vivre à Paris. Sans papiers, il est considéré comme déserteur et apatride ce qui conduit à différentes reprises à des arrestations par la police.
En 1936, il reçoit avec l'aide de Fernand Léger et Georges-Henri Rivière un permis de séjour limité avec obligation de notification mensuelle à la police de Paris. Encore sans permis de travail Schulze gagne sa subsistance avec la photographie. En 1937, ses travaux sont exposés pour la première fois publiquement dans la galerie de photo renommée la Galerie de la Pléiade.
Au déclenchement de la seconde guerre mondiale, Wols avec beaucoup d'autres allemands sera emprisonné dans le Stade de Colombes puis en tant qu'"étranger ennemi" enfermé dans différents camps d'internement français. Pendant cet internement, une multitude de dessins et d'aquarelles surréalistes naîssent.
En 1945, de retour à Paris, sont exposés dans la galerie de René Drouin, pour la première fois et contre sa volonté, les aquarelles de Wols. Il se lie d'amitié avec Jean-Paul Sartre qui par la suite soutient l'artiste quant à ses difficultés financières et psychiques considérables. À côté d'illustrations de textes des écrivains Jean Paulhan, Jean-Paul Sartre, Franz Kafka et Antonin Artaud naît une œuvre graphique indépendante.
Otto Wols meurt en 1951 à Paris.

Il faudrait être plus simple...

Il faudrait être encore plus simple,
Si simple que l'on puisse entrer
Dans la simplicité du vent,
Du soleil poussiéreux
Du linge qui pantèle sur la corde sans se plaindre.
Il n'y a pas de désespoir dans le monde,
Ni d'espoir.
Il n'y a que la simplicité du vent,
Du soleil,
Du linge,
De la corde ;
Il n'y a que la simplicité de l'eau,
Ses vergetures d'accouchée;
Il n'y a que l'eau,
Le caillou,
Le simple nécessité de brûler et de mourir.
Il faudrait pouvoir entrer sans frémir
Dans les choses
Comme les choses,
Entrent dans les choses.
Pourquoi cette révulsion de notre cœur ?
Pourquoi cet éternel énervement de nos nervures ?
La pensée ne construit rien . Le sentiment nous épuise .
Nous serrons les dents et saignons
Sans accoucher .
Nous pianotons sur les choses
Comme une pluie dont chaque goutte
Aurait peur de se faire du mal .
Nous sommes les petits électrisés du monde,
Nous n'entrons pas .

Jean Rousselot
" les moyens d'existence "



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(1913 - 2004)



Jean Rousselot et Christophe Dauphin (L’Etang la Ville, février 2002).


Homme de mots et homme de l’être, Jean Rousselot pénètre les forêts intérieurs de l’homme comme bien peu l’ont fait, avec autant d’engagement et de sincérité. L’œuvre en vers et en prose (près de cent volumes et plaquettes) est puissante, généreuse, fraternelle et lyrique. Elle a été saluée par Max Jacob, Pierre Reverdy, Paul Eluard, ainsi que par les générations suivantes.

Si l’Ecole de Rochefort (dont il fut l’une des plus fortes personnalités) est une étape importante pour Rousselot, elle ne constitue néanmoins qu’une étape de la vie et de l’œuvre. La poésie est au plus près de la vie. Un humanisme exemplaire.

Quelques titres : Panorama critique des nouveaux poètes français (Seghers, 1952), Les Moyens d’existence - Œuvre poétique 1934-1974 (Seghers, 1976), Histoire de la poésie française (P.U.F, 1976), Poèmes choisis - Œuvre poétique 1975-1996 (Rougerie, 1997), Passible de... (Autres Temps, 1999), Est resté ce qui l’a pu (Autre Temps, 2002), Proses (Multiples, 2002).

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Et puis ce texte inoubliable....


Max Jacob et l'osmose par Jean Rousselot.

Portrait aux bagues, 1937 © MBO Ma nature est poreuse et emboîtable» écrivait Max Jacob dans la Défense de Tartufe. «Comme je ne pouvais rien pénétrer, vous m'avez voulu osmotique et d'autres se sont imprimés sur moi heureusement» dira-t-il à son Dieu, en 1941, le jour anniversaire de l'«apparition» de septembre 1909.
«D'autres».. Quels autres ? Des êtres, bien sûr. Mais aussi des sentiments, des idées, des sons, des images, des choses d'ici, des choses d'ailleurs. Tant qu'à la fin l'expression «mime de génie» qu'on lui a si souvent appliqué, semble d'une affligeante faiblesse. Max Jacob ne «mime»pas plus qu'il ne dissèque ou ne dépeint les «autres» ; il les fait se fondre en lui comme il se fond en eux. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il en va du Christ dont il eut la vision dans l'obscurité d'un cinéma puis «sur le mur de la pauvre chambre» comme il en va des personnages réels, sinon réalistes, dont il intercepte le courrier dans son Cabinet Noir et dont chacun est une de ses hypostases ; je tiens, en revanche, que tout Max Jacob ou presque s'explique par le don osmotique qu'il a reçu et qu'il a su exploiter avec autant de lucidité que d'ingénuité en un «laboratoire central» où l'athanor verbal de cet occultiste nourri de mystique juive et de Tradition universelle, venu à la religion catholique par besoin d'amour, s'alimentait des plus élémentaires équations populaires aussi bien que des plus audacieuses spéculations spirituelles. «Les cercles se prennent par la taille, les cercles s'entourent, les cercles ne se prennent pas par le bas, les cercles m'entourent, les racines bougent, quelque chose est ébranlé.. », écrit-il dans un poème des Visions Infernales. Autant dire que, de l'homme au monde, il n'y a de distance que la largeur d'un rond dans l'eau et que l'angoisse du premier suffit à bouleverser le second tout entier.
«Une métaphysique du coq-à-l'âne» a dit Gabriel Bounoure. Pourquoi pas ? En vérité, il en va de tous les cercles, emboîtages et labyrinthes qui, pareillement, constituent la vie psychique de l'homme, la société des hommes et le système nerveux du Cosmos, comme il en va, à la faveur d'une série insensible, osmotique, de calembours entre la lettre et l'esprit, le signe et la chose, la rime universelle du Verbe et la réalité «qui ne rime à rien», des «manèges» qui se mettent en ménage, de «l'artillerie du Sacré Cœur» qui «canonise» Paris ou encore du poète éminemment cultivé, à la fois «particulariste, phonographique et protéiforme» qui devient à sa guise Monsieur Milliardaire ou la fille de la mercière, à moins qu'il ne se préfère en chaisière ou en rat d'hôtel.
Et que dire de cet extraordinaire «j'suis l'bouquet, j'suis l'bouquet, j'suis l'bouc émissaire », chantonné par Max Jacob quelques jours avant son arrestation par la Gestapo, sinon que cette prescience sarcastique doit tout à l'étrange vie oraculaire que les poètes ont toujours plus ou moins obscurément reconnue au langage - à l'instar des prêtres de l'ancienne Egypte, ces spécialistes des «jeux de mots» sacrés- et que l'auteur du Cornet à Dés ne cessa de consulter, sa vie durant, en toute connaissance de cause.
Il faut déclarait André Breton «obliger les mots à livrer leur vie secrète et à trahir les mystérieux commerce qu'ils entretiennent en dehors de leur sens». On croit déjà entendre nos tout récents linguistes-structurallistes et tant mieux s'ils se mêlent de ces choses, même s'il y a beaucoup à craindre d'une science qui, comme les autres, ramène implicitement tout mystère à un problème à résoudre et ne saurait d'aucune façon admettre que l'intuition osmotique des poètes la puisse battre sur son propre terrain technique. Comme il se méfiait des pompeux chartistes surréalistes, qui par ailleurs lui devaient tant, Max Jacob se fût beaucoup méfié de ces gens-là, lui pour qui l'admirable formule de Valéry, «le son m'enfante», exprimait une vérité qui décourage toute explication. Savoir que c'est la logique divine qui se dissimule sous le «mystérieux commerce des mots» et que c'est l'homme de foi, non l'homme de science qui a quelque chance de retrouver, de glissements en glissements analogues, autant dire osmotiques, le sens initial d'un verbe créateur éparpillé en innombrables assonances par le verbe de ses créatures.
La lutte contre l'asphyxie permanente menée par Marcel Proust à force de pages aux larges reprises de souffle n'apparaît pas sans analogie avec celle d'une autre sorte soutenue par Max Jacob dont la phrase ne cesse de taper au carreau. Malgré les grands messages de littérature qu'ils émettaient à la verticale, l'un et l'autre ont vécu comme quelqu'un resté ailleurs, avec l'obsession de la paroi, du mur incassable dont la transparence fait croire que l'espace est libre. On se sent muet pour des sourds. On est sourd pour des muets… Il suffit que Swann, mal épousseté des «deux coups hésitants de la clochette» du jardin de Combray, dînant chez les Proust, réamidonne le relatif laisser-aller quotidien pour que Marcel doive renoncer «au baiser fragile et précieux» de sa mère. Lui non plus ne savait se séparer de ceux qu'il aimait sans l'entremise des rites ou des fantômes : «et il me fallut partir sans viatique, il me fallut monter chaque marche de l'escalier, comme dit l'expression populaire, à contrecœur, montant contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère, parce qu'elle ne lu avait pas en l'embrassant, donné licence de le suivre». Il suffit d'une foule brouillonne, d'un home vieillissant : « qui a vu le crapaud traverser une rue ? C'est un tout petit homme : une poupée n'est pas plus minuscule »
L'occupation. Une place d'Orléans. L'autocar surchargé partant pour Saint-Benoît dont la nuit, déjà, efface la hauteur. Max, lui aussi privé d'adieux, n'ayant à retenir contre lui que sa propre chaleur. Jean Rousselot conte ce souvenir, dérisoire et poignant comme les mauvais rêves qui, eux, au moins, trouvent le salut à temps, dans les inévitables armistices du réveil.

CE SOIR- LA


Ce soir-là ayant appris qu'il était venu à mon bureau pendant mon absence et qu'il devait repartir le soir même, je me hâtai vers l'esplanade balayée par les vents froids, vaguement éclairée par des phares camouflés des autobus prêts au départ et au fond de laquelle la façade ruisselante de pluie de la cathédrale ressemblait à une immense falaise de glaise percée de grottes sombres.

L'eau glaçait tout à l'entour : les quelques morceaux de bitume, de bois ou de fer arrachés à la nuit, l'angle désert d'une rue, le volet mal joint d'une boutique, la carapace ventrue d'un car et pareillement, la vitre enfumée à travers laquelle je cherchais des yeux mon ami, qui m'apparut enfin, tassé tout au fond, écrasé par une cohue bruyante et brutale qui s'efforçait de se caser avec force bourrades et invectives.
Je heurtais vainement cette vitre pour attirer son attention : le vacarme était tel autour de lui qu'il ne pouvait m'entendre. Il semblait d'ailleurs totalement étranger à toute cette agitation et, rencogné dans son siège à dossier de métal, frileusement drapé dans sa pèlerine à boucles d'argent, fixait je ne sais quel point de la nuit pluvieuse à travers la vitre opposée.
Je le contemplais longuement, perdu sans nul doute dans une de ses méditations profondes dont il avait toujours la clé.
Une tristesse insurmontable, une horrible sensation d'impuissance, pareille à celle qu'on éprouve dans les rêves, m'envahissait peu à peu tandis que je le dévisageais à son insu, le vieil homme dont le masque plus creusé plus ridé que jamais dans la louche clarté des plafonniers couverts de peintures jaune, se détendait, s'affaissait, se livrait pour tout dire, devenait ce visage sans témoins, sans juges, que chacun de nous retrouve dans la solitude, et auquel il se hâte, pour affronter les hommes, de substituer un masque de bonne, d'hypocrite compagnie.

Comme j'aurais volontiers brisé ce carreau, touché l'épaule du voyageur immergé dans sa tristesse et qui heurtait peut-être les bas-fonds où gîtent le désespoir et la hantise de la mort ! Briserais-je cette vitre ?
Hurlerais-je jusqu'à ce qu'il m'entende, le nom de mon ami ? Hélas ! Nous acceptons trop bien, une fois pour toutes, d'être «raisonnables» pour oser, un beau jour, un geste comme celui-là, même s'il nous est dicté par une nécessité plus impérieuse que la faim : tire-t-on le signal d'alarme parcequ'on a cru voir un fantôme sur le marchepied du wagon ?
Enfin se produisit le hasard que j'espérais : Max, un instant distrait de sa rêverie, tourna la tête de mon côté et me reconnut à travers la vitre. Sa figure se raffermit sur-le-champ, «repassa sous son contrôle» et s'illumina d'un sourire. Nous essayâmes alors d'échanger quelques mots, mais les pétarades des moteurs et les criailleries des gens couvrirent notre voix.

Max s'agitait, s'énervait : je le vis se lever à demi, puis se laisser retomber sur son siège avec un geste découragé : la foule était beaucoup trop dense pour qu'il pût essayer de gagner la sortie. Alors, il écrasa son visage contre le carreau et me cria quelque chose que je ne saisi pas. En même temps la buée de son haleine avait recouvert la vitre et il frotta rageusement pour que nous puissions de nouveau nous voir.
A mon tour, je m'efforçai, sans mieux y parvenir, de me faire entendre et je vis la consternation se peindre sur ses traits, puis une grosse larme se former dans chacun de ses yeux. J'étais au désespoir : cette entrevue gâchée n'était-elle pas tragique tout autant que grotesque ? Ainsi, pensais-je les hommes sont-ils éternellement séparés par l'orgueil et l'ignorance et s'efforcent de communiquer entre eux, de se comprendre et de s'aimer.
J'avais surtout l'horrible sensation que cette séparation-à laquelle une légère violence eût permis de mettre fin, mais il n'y fallait pas songer !-était l'annonciation, le symbole d'une autre séparation-éternelle celle-là-, que je ne reverrais plus que je n'entendrais plus jamais cet homme engoncé dans la bure de son destin, qui avait à me dire, à me transmettre je ne sais quelle parole, quel message d'une extrême importance que je ne savais pas, que je ne voulais peut-être pas entendre…
Les vrombissements du moteur devenaient plus assourdissants encore : la porte à glissière se fermait, comprimant les derniers voyageurs qui avaient réussi à se hisser dans le car ; le lourd véhicule démarrait dans une tempête de cris et d'explosions ; dans un instant, il prendrait de la vitesse, disparaîtrait dans l'averse ténébreuse, emportant cet homme dont je n'aurais surpris le visage profond que pour le perdre aussitôt-et peut-être à jamais !
Je me mis à courir dans les flaques à hauteur de la vitre ruisselante derrière laquelle Max pleurait ses déchirantes larmes de vieillard et, comme la voiture accélérant, me dépassait et s'enfonçait dans le noir, je le vis dessiner sur lui-même et me dédier un large signe de croix.

Jean Rousselot


 

The Golden Age vu par Peter Miller

Peter Miller est un artiste peintre contemporain, inspiré plus particulièrement par le debut du 20 ème siècle et les années 1920-1930,  ce qui se reflète dans tout son travail.

Ses œuvres ont été présentés dans  de nombreuses expositions.